Bien-être animal

Obsalim : mieux piloter la ration pour améliorer la fromageabilité

V

étérinaire, Bruno Giboudeau, 62 ans, a lancé Obsalim (« Obs » pour observation et « alim » pour alimentation) en 2000 après sept années de gestation. « Je voulais comprendre, raconte-t-il, l’origine des pathologies collectives ou récidivantes que j’observais sur le terrain dans les troupeaux. Ma formation de nutritionniste et d’homéopathe m’a conduit à explorer les causes liées à l’alimentation des animaux et à bâtir un outil de diagnostic basé sur la recherche tous azimuts de symptômes. Je me suis ainsi aperçu qu’un régime alimentaire bien conçu pouvait améliorer la performance des animaux, que l’on pouvait régler la qualité du lait au niveau du système digestif du veau. Notre méthode permet aujourd’hui, en pilotant les rations de façon optimale, de prévenir les maladies et d’améliorer la productivité laitière ainsi que la qualité fromagère du lait », assure-t-il.

Sur le terrain, le vétérinaire mobilise également ses compétences sur la conduite des élevages, l’organisation des bâtiments, la géobiologie, la génétique… « Cela fait partie de ma casquette personnelle, Obsalim n’est centré que sur le pilotage alimentaire », précise-t-il.

Nous avons recensé plus de 400 symptômes susceptibles d’être identifiés.

Qualité des protéines

La méthode est mise en œuvre par une vingtaine de conseillers en France et douze à l’étranger. En pratique, elle débute par une enquête de terrain. « On commence par observer le troupeau de loin : son homogénéité sur quatre plans, puis, des indicateurs d’activation de causes alimentaires, de logement ou de pathologie. Ensuite, nous regardons tout sans a priori : les mamelles, le nez, les poils, la qualité des bouses, la rumination… Nous avons recensé plus de 400 symptômes susceptibles d’être identifiés. Il n’y a pas d’indicateurs clefs, raconte-t-il. Nous cherchons les symptômes communs à plusieurs animaux. L’observation de trois organes différents au minimum nous permet de reconstituer une “vache type”, qui nous permet de comprendre comment le troupeau est géré. »

Le vétérinaire illustre son propos par un exemple issu des milliers de comptes rendus d’observation qu’il a archivés, celui de vaches se léchant derrière l’omoplate : « Ce symptôme est dû à une baisse temporaire du pH dans le rumen, à un pic d’acidification excessif qui stoppe la fermentation, explique-t-il. La vache réagit environ 2 heures après. Ce symptôme est lié à la vitesse d’ingestion et à la vitesse de fermentation des aliments acidogènes. Il peut se traduire par une perte d’activité microbienne dans le rumen de 30%. Le taux protéique du lait ne sera pas affecté, mais le rendement fromager baissera, lui, en revanche de 30% au moins !  »

Le lait devrait être payé au taux de protéines fromageables.

Dans un cas précis, il a prescrit l’ajout de paille à la ration : « le raisonnement est de freiner les vaches à l’ingestion et de les faire saliver, de rééquilibrer la ration, de minorer la part des fibres fermentescibles, les “Ff”, que j’appelle aussi la “fast food”, c’est-à-dire les fibres riches en cellulose et en sève qui nourrissent les bactéries, au profit des “Fs”, les fibres de structure, qui font marcher la mâchoire, la “Slow Food” ».

La méthode en cartes

A

fin d’aider les éleveurs à appliquer sa méthode au jour le jour, Bruno Giboudeau a conçu des cartes par espèces animales, façon cartes à jouer, présentant les symptômes les plus courants : 61 pour les bovins, 63 pour les ovins et 61 pour les caprins, disponibles en version imprimée. Plus complet, l’ouvrage Les vaches nous parlent d’alimentation détaille et aide à interpréter 143 signes d’observation. Enfin, une application téléchargeable sur smartphone (depuis le site Internet d’Obsalim) rend le même service. ◼

Micro-caillé express

Des fourrages peuvent aussi être donnés en excès, compromettant la qualité fromagère du lait. « L’animal les ingère, mais son corps montre que seule une partie a fermenté. Il a vidangé son rumen, le transit s’est accéléré, diminuant le temps de travail bactérien du rumen, avec un impact sur sa santé mais aussi sur le processus d’élaboration des caséines. Celui-ci est très énergivore car ce sont des molécules complexes, il nécessite un taux énergétique constant au niveau de la mamelle pour que les caséines soient réellement coagulables. Autrement, on aura des albumines et des globulines, des protéines moins fromageables, tout en ayant le même taux de protéi­nes. Je souhaiterais réorienter le paiement du lait au taux protéique vers le taux de protéines fromageables, digestes. »

Le technicien procède ainsi systématiquement sur le terrain à la réalisation d’un micro-caillé avec une forte dose de présure « même si l’éleveur n’est pas fromager » : « Cela me permet d’apprécier la minéralisation du lait, le rapport calcium-phosphore qui va jouer ensuite sur la synérèse. Nous regardons si le processus s’arrête aux globulines en observant la bordure du caillé, si elle est nette ou pas. Puis, au labo, nous faisons une recuite avec le lactosérum pour apprécier la teneur en protéines du sérum, qui doit être très basse si le processus s’est bien passé. » ◼

« La vraie compétence vient de l’expérience »

➜ Vous dites observer une hausse des désordres alimentaires dans les troupeaux. A quoi l’attribuez-vous ?

B. Giboudeau : A la mécanisation de la récolte et à l’automatisation de la distribution. Dans certains élevages, il n’y a plus aucun contrôle direct des quantités ingérées par les animaux. Des éleveurs qui donnent le fourrage à la fourche exercent un contrôle visuel, sensoriel. Les machines – les griffes à foin, les robots repousseurs, les distributrices… – éloignent l’homme du fourrage, le contrôle des volumes ne s’opère plus, des problèmes peuvent apparaître si le système de pesée n’est pas étalonné et précis. On va alors vers des surconsommations. Les éleveurs se font voler leur métier. De même que le fromager doit mettre la main dans le caillé, l’éleveur doit toucher et sentir le foin. La vraie compétence vient de l’expérience.

➜ Pratiquer le 100% fourrage toute l’année peut-il être une mauvaise pratique ?
BG :
Non si la ration est équilibrée. Mais cela dépend beaucoup des conditions météo. Ce printemps 2022, les fourrages ont poussé les pieds dans l’eau, avec des problèmes de production, d’asphyxie des sols, de déficits azotés… Il faut alors prévoir une ­complémentation. On peut se permettre un facteur de risque, mais on n’a plus le droit à l’erreur ensuite : deux facteurs de risque, ça devient compliqué, trois on se met en danger.

➜ La gestion des pâtures pose-t-elle des problèmes particuliers ?

BG : Paître de trop grandes surfaces en croissance, cela induit du tri, les animaux vont surtout brouter le haut des épis, les feuilles et ingérer de la fast food. Si on réduit la surface, elles vont aussi manger les tiges, la ration va être plus équilibrée. L’hiver, il faut peser les aliments, l’été, il faut « peser » les surfaces pour évaluer les kilos de matière sèche ingérée. C’est l’équilibre qui va faire que le rumen est stable. Toutes les vaches ne sont pas capables de métaboliser 23 à 25 kilos de matière sèche. En baissant cette quantité, on pourrait avoir un meilleur rendement fromager.

Si les vaches disposent d’une grande surface de pâturage, la ration risque d’être déséquilibrée.”

➜ Les systèmes intensifs basés sur l’ensilage sont-ils bons pour les animaux et les fromages ?

BG : Jusqu’il y a trois ou quatre ans, j’étais idéologue sur ce sujet, je pensais qu’il fallait les déconseiller. Tout dépend en fait de la compétence de l’éleveur par rapport au système choisi. J’ai en tête l’exemple d’un éleveur vosgien, dont les Holstein sont à 10 000 litres et en ration complète toute l’année. Il utilise Obsalim, son lait présente d’excellentes aptitudes fromagères. Si la génétique est adaptée, si la vache est dans sa zone de confort, elle peut produire un bon lait fromageable. Il y a du bon et du mauvais dans tous les systèmes.

Des éleveurs intensifs peuvent avoir un très bon sensoriel, une proximité avec l’animal. Comme en voiture, c’est le pilote qui fait que l’on est en sécurité ou pas ! Des Tarines en estive lors de périodes chaudes avec un manque d’herbe vont produire un lait difficilement fromageable et nécessiter une grande réactivité en fromagerie. L’ensilage est plus difficile et délicat à régler, mais c’est possible. L’inconvénient des systèmes nécessitant des investissements lourds, beaucoup d’intrants et de mécanisation, est qu’ils ne sont pas autonomes.

Les systèmes moins intensifs le sont beaucoup plus, ils sont aussi plus résilients, se rétablissent plus vite, traversent les périodes de forte chaleur plus facilement. L’intensification est une prise de risque. ◼

Dans la même séquence

Bien-être animal : Boviwell plein champ

Retour au sommaire du PF 102